Lorsque j'ai ouvert les yeux, on m'a souhaité la bienvenue. Moi, j'ai eu de la chance : on m'a dorloté, on m'a nourri, on m'a offert quelque chose de doux pour fermer les yeux lorsque j'en avais besoin. Une vie d'homme, ce n'est pas grand chose en comparaison de ce que peut être l'existence d'un univers tout entier. Il paraît que la mienne commence à peine. Et pourtant, même quand on vient de sortir de ce cocon qu'on appelle l'enfance, on a parfois l'impression que tout est joué, qu'il ne sert à rien d'espérer puisqu'on a déjà compris un certain nombre de choses.
On a vu, entendu, senti beaucoup de laideur, on a appris que l'humain est un animal à la fois prévisible et imprévisible. Toutes ces choses, nous les vivons de loin ou de près, nous mettons du temps à les comprendre, à prendre conscience de tous leurs aspects. Et, évidemment, même lorsque nous lâchons notre dernier souffle, nous n'en avons compris qu'une infime partie. Cette existence ne serait-elle qu'une longue quête de quelque chose que l'on ne peut nommer, une course à l'apaisement dont les obstacles sont nombreux mais dont la fin semble toujours s'éloigner un peu plus ? Il y a des tas de choses à voir sur cette planète, nous n'aurons jamais assez d'une vie pour toutes les explorer de fond en comble. L'exploration du comportement de nos contemporains, des contrées, du moi intérieur, des sentiments, du fonctionnement de l'espèce humaine est comme une sonde envoyée dans un trou noir. La sonde se dirige vers ce trou noir et, en passant, explore les planètes qu'elles croisent. Lorsqu'elle aura atteint le trou noir, elle se retrouvera dans un tout autre endroit totalement différent de celui qu'elle connaît déjà. Chaque jour apporte son lot d'expériences, de raisonnements et de sensations.
Au fond, nous le savons tous, nous ne sommes rien. Du moins, pas grand chose. Des êtres minuscules qui se bousculent pour se faire entendre. Certains arrivent par divers stratagèmes à capter l'attention et exposent aux autres leur vision du monde. Il y a sans doute autant de visions du monde que d'individus sur la terre. Cependant, je crois que nous pourrions conjuguer nos façons de voir les choses tous ensemble et nous en servir. Chacun peut exprimer des opinions, proposer des directions, ça va de soi, à titre individuel comme à titre collectif.
Malgré tout ça, l'observation de nos réactions nous pousse souvent à douter des autres et de nous-mêmes. On se dit qu'essayer de vivre en harmonie, c'est peine perdue puisque personne n'a jamais réussi à le faire. On se dit que les histoires d'amour ne durent pas, que c'est comme ça et pas autrement et que même les sourires qui ont l'air les plus sincères ne sont en réalité que des illusions. On se dit que les hommes sont naturellement mauvais et qu'ils n'ont que faire du sort de leurs semblables sauf si ceux-là présentent un intérêt pour eux. Beaucoup d'évènements nous poussent à être cyniques quant à notre avenir. L'étincelle apparaît très souvent mais le brasier est plus dur à alimenter. C'est effectivement très difficile de croire que le meilleur pourrait surmonter le pire, d'autant plus que les notions de bon ou de mauvais sont apparemment très floues selon la personne. Être d'accord avec soi-même est déjà quelque chose qui frôle parfois l'impossible. On s'éveille, on sort du lit et on se demande ce qu'on va faire, ce qui est le plus adapté à nos besoins, à nos envies mais aussi, lorsqu'on n'a pas encore sombré dans un égoïsme irréversible, aux besoins et aux envies d'autrui.
Le bonheur semble n'être que temporaire et est impossible à acquérir dans sa globalité, notre but est donc de s'en approcher le plus possible, le toucher et tenter, quand on l'a, de le garder auprès de soi, ce qui n'est pas chose facile, n'importe qui en conviendrait. De plus, quand on se croit heureux, il se trouve toujours un moment où l'on rentre dans un état d'esprit qui fait qu'on se dit que ce n'est pas normal, qu'il y a forcément quelque chose qui cloche quelque part. Est-ce une insatisfaction perpétuelle, un désir de je ne sais quoi jamais assouvi ? Sans vouloir sombrer dans la philosophie de comptoir, un désir est évidemment bien plus beau quand il n'est pas assouvi. Que doit-on faire dans ce cas ? La fatalité humaine nous dit qu'il n'y a, paraît-il, pas d'amour heureux, pas de société parfaite, pas d'amis éternels, pas de famille complètement unie. Même si ces choses étaient vraies, ce qui est probable, n'est-ce pas reculer que de les accepter ? Ce serait tellement plus simple, moins fatiguant, moins torturant, d'attendre que le bonheur nous tombe dans la main comme une pomme tombée d'un pommier. Malheureusement, cette conscience de soi proprement humaine semble nous condamner à une recherche perpétuelle de la connaissance, du bonheur, de la société idéale sans jamais nous permettre de parvenir à nos fins.
Par ailleurs, si le bonheur était si facile à posséder, il perdrait de sa rareté, et donc de son intérêt. Et il deviendrait une chose banale, routinière, sans le moindre intérêt. En gros, ce ne serait plus du bonheur. Alors quelle est la solution ? Sommes-nous face à une impasse ? Comment être heureux et faire en sorte qu'un nombre maximum de gens le soient aussi ? Il est d'abord vital de résoudre les problèmes vitaux que sont les besoins élémentaires. Nous vivons actuellement dans un monde où une immense majorité de l'humanité ne mange pas à sa faim. Pourtant, il y a assez de nourriture pour tout le monde, c'est une évidence que personne ne peut nier.
J'ai dans la tête la vision de petits humains décidant du sort de la planète, se disant que créer une monnaie faciliterait considérablement les échanges, qu'il faut choisir quelqu'un capable de donner des ordres pour que tout se passe le mieux possible, qu'on doit créer des frontières pour que les étrangers restent chez eux, etc... Imaginez ces petits humains au tout début du commencement, quand vous et moi n'étions que les descendants imaginaires des descendants de leurs descendants de leurs descendants... Ces voix seraient des grosses voix autoritaires mais parmi elles, il y aurait d'autres voix, peut-être plus petites, plus aigües, plus timides, qui ne seraient pas d'accord et qui diraient que tous les hommes doivent être solidaires et faire en sorte que chacun dipose de ce dont il a besoin et participe au bien-être d'une espèce intelligente débutante ainsi qu'à celui de la planète qu'elle occupe avec d'autres êtres vivants, tout aussi importants. Ces voix-là ont évidemment existé au cours des millénaires, des siècles et des années mais elles n'ont toujours pas réussi à s'imposer. Il ne tient qu'à nous de former un tremplin à toutes ces voix et de se joindre à elles à l'unisson, en oubliant notre scepticisme, ne serait-ce que partiellement. Le doute est omniprésent et fait partie intégrante de la vie humaine. Personne ne pourra rendre chaque être humain heureux. Mais il arrive un moment où il faut aller de l'avant et se dire que si nous ne le faisons pas maintenant, nous ne le ferons jamais. Persistons donc, malgré toutes les galères, les craintes et les folies de cette existence, à vouloir nous rapprocher le plus possible de cette chose abstraite et mythique que nous appelons « bonheur ».